Entre fascination technologique et instinct créatif, l’intelligence artificielle s’impose peu à peu dans les coulisses de la création artistique. Publicité, culture, mode… dans ces univers en constante effervescence, la machine est désormais capable de produire images, sons et textes avec une rapidité redoutable. Mais peut-elle pour autant égaler l’intuition, le doute, la faille… bref, cette humanité qui rend une œuvre inoubliable ? Une table ronde réunissant trois figures du monde créatif a permis d’ouvrir le débat.
L’IA comme outil créatif : un bon coup de pouce
Marion Carré, cofondatrice d’Ask Mona, voit l’IA comme une extension du bras, pas comme une muse. Dans les musées, elle l’utilise pour créer des expériences originales, comme converser avec des œuvres ou inventer de fausses archives historiques. “C’était du GPT-2, ce n’était pas spectaculaire, mais j’ai pu produire quelque chose de vraiment nouveau”, confie-t-elle. Une anecdote qui rappelle que l’innovation ne vient pas toujours des outils les plus puissants, mais de ce qu’on en fait.
Dans la mode, Frédéric Rose, à la tête d’Imki, constate que l’IA sait générer des visuels magnifiques… mais totalement irréalisables. “Une robe sublime à l’écran peut s’avérer impossible à coudre dans le réel”, sourit-il. Pour combler ce fossé, son entreprise entraîne l’IA avec des données validées par de vrais stylistes. Objectif : rester connecté au tangible, là où trop de générateurs flirtent avec l’irréel.
Dans la pub, l’intelligence humaine a toujours une longueur d’avance
Georges Mohamed Cherif, fondateur de Buzzman, le dit sans détour : “L’IA est utile en amont, mais jamais pour créer l’idée centrale.” Pour lui, la publicité efficace naît du paradoxe, de ce qui détonne. Il cite la campagne “Mmmh Burger King”, née d’une idée presque absurde, reprise de façon improbable par François Bayrou en plein conseil municipal. “Une IA ne peut pas provoquer ce genre d’effet boule de neige. Il faut une étincelle humaine, un petit dérapage contrôlé.”
Même si la machine facilite certaines étapes comme la postproduction, il insiste : aller plus vite n’est pas toujours souhaitable. “Créer, c’est aussi prendre le temps de douter, de débattre, de se tromper.” Une réalité que tout créatif connaît : l’inspiration ne surgit pas d’un clic sur un prompt, mais souvent d’un échange, d’un moment de vie ou même… d’un échec.
Des risques réels pour l’emploi et la diversité culturelle
La question de l’emploi revient avec insistance : que deviennent les voix-off, les compositeurs de jingles, les illustrateurs ? “Une publicité peut déjà utiliser la voix d’un acteur célèbre sans qu’il ne prononce un mot”, avertit Cherif. Et ce n’est que le début.
Mais l’enjeu est plus profond encore. Si l’on réduit la place des créateurs humains, on tarit la source des modèles d’IA, comme le rappelle Marion Carré. “Les IA entraînées uniquement sur des contenus générés par d’autres IA deviennent vite stériles.”
Autre problématique majeure : les biais culturels. Carré évoque une requête anodine — “créer un instrument arabe” — qui a donné naissance à une image grotesque, caricaturale. “L’IA reproduit ce qu’elle connaît. Et ce qu’elle connaît, ce sont surtout des contenus anglo-saxons.” Résultat : une vision appauvrie de la diversité, souvent éloignée des réalités locales.
L’art, au-delà des outils : le geste humain reste central
Frédéric Rose, qui a lui-même étudié aux Beaux-Arts, compare le débat actuel à celui qu’a suscité la photographie en son temps. “Ce n’est pas l’outil qui fait l’artiste, c’est la posture.” Pour lui, copier, détourner, intégrer une machine dans le processus ne retire rien à la valeur d’une œuvre si l’intention est claire.
Marion Carré partage cet avis : “Certains artistes écrivent leur propre algorithme, d’autres choisissent avec soin les jeux de données qu’ils utilisent. L’essentiel, c’est l’implication.” Elle insiste aussi sur un point crucial pour l’avenir : l’éducation artistique. “Si on forme des créateurs en commençant par l’outil, on risque de produire des techniciens, pas des artistes. Il faut d’abord comprendre ce que c’est que créer, puis utiliser l’IA pour amplifier cela.”
Entre promesses et limites, l’IA s’impose comme un nouveau partenaire créatif, mais sûrement pas comme un remplaçant. Elle accélère, accompagne, enrichit parfois, mais ne remplacera jamais cette chose fragile et imprévisible qu’est la sensibilité humaine. L’art, c’est avant tout une rencontre — entre un regard, une émotion, et une idée. Et pour l’instant, aucune machine ne sait vraiment pleurer devant un tableau.


